En 2006, j'étais aux premières manifestations de Sauvons La Recherche, j'avais mobilisé les gens du labo, on marchait dans Paris gonflés à bloc avec des pancartes impertinentes et pleines d'esprit. Je me souviens de ballons, de chaînes, de blouses blanches et dans un coin de ciel la lune, incongrue dans un après-midi de bruits et de trompettes, nous souriait.
Mardi dernier, deux ans plus tard, les chercheurs étaient à nouveau dans la rue pour manifester leur fierté et défendre leurs acquis et leurs valeurs face aux dernières propositions du gouvernement. Moi, j'étais chez moi, sans aucune envie d'aller exprimer ma fierté à appartenir à la Recherche.
Entre ces deux manifestations, il y a eu trop d'eaux sales sous les ponts de Paris où coule la Seine, vienne la nuit, sonne l'heure, les jours s'en vont et je demeure. Comme je l'ai écris chez Caroline, je ne suis plus fière de la Recherche telle qu'elle est faite ici, je n'ai plus envie de la défendre. J'ai avalé trop de couleuvres, mis trop souvent ma dignité et ma passion en berne sur ordre mandarinal. J'ai trop d'amis excellents qui sont partis à l'étranger parce que c'était le seul endroit où leur pluridisciplinarité était reconnue et où on leur offrait un salaire et des conditions de recherche décents. J'ai vu trop de Gloomy végéter à l'Université, méprisant les étudiants et ne faisant plus de recherches. Je suis lasse des projets ANR où la première année on se demande ce qu'on va faire et la dernière où on se demande bien ce qu'on a pu faire et ce qu'on va mettre dans le rapport. Je suis écoeurée des conférences à 500 euros les frais d'inscriptions... Je suis tiraillée entre ma passion pour la Recherche en tant que telle et mes désillusions du Small World de la Recherche, cet Academic Romance qui serait si amusante si elle n'était aussi révoltante.
Je fais partie de ces "jeunes chercheurs [...] qui renoncent de plus en plus à s’engager dans des carrières scientifiques" défendus par l'Academic Pride. Sauf que ce n'est pas uniquement à cause des réformes à venir que j'ai envie de renoncer mais à cause des agissements d'un certain nombre de chercheurs en place -et dont certains étaient sans doute à marcher ce mardi pour revendiquer leur fierté- qui permettent et favorisent le localisme, le mandarinat, les petits arrangements entre amis, les colloques entre gens de bonne facture (de préférence la sienne), le franco-français intellectuel et tous ces faits tellement présents qu'ils n'étonnent plus personne et sont devenus la norme.
On pourra me répondre avec intelligence qu'il y a de belles choses et de belles personnes et de belles recherches et qu'il faut se battre pour ça, je le sais et c'est bien pour ces raisons que je recandidaterai l'an prochain. Mais, cet après-midi-là, au lieu de marcher sous la pluie, je suis restée chez moi, à digérer à l'avance le résultat de l'audition que je venais de passer le matin. Une audition à laquelle j'avais voulu croire. Une audition dont le résultat a été celui que j'avais pronostiqué plusieurs semaines auparavant. Cet après-midi-là, au lieu de crier des slogans pour que vive la Recherche Française, je suis restée chez moi à travailler bénévolement pour continuer à chercher sur ce qui me tient à coeur. Cet après-midi-là, il n'y avait aucune raison d'être fière de quoi que ce soit et j'en étais la première attristée. Même la lune ne s'est pas montrée...
Liens vers d'autres chercheurs qui "n'ont pas marché" :
