Elpidou, c'est le vrai nom du blog. Kalai Elpides, c'est bien trop sérieux, c'est bon pour les trolls et les autorités du ministère, c'est pour montrer qu'on a de la culture quand on a une thèse en confitures. Elpidou, c'est l'antre douce des mots amers, marmelade fine cut, le refuge du coeur quand il veut poser le masque et ses valises trop gonflées de larmes. Alors hier soir, j'écrivais encore une soupe raffinée où laisser fondre mes angoisses et ça s'appelait le Silence.
Ca parlait de la période où l'aspirant MCF est à l'état de phoca vitulina, (veau marin pour les non-initiés). Affalé sur le sable gris de son postdoc sans fin, il attend les convocations aux auditions. Son regard phocidé et bovin scrute la mer triste de ses mails habituels. Il gratte parfois son poil gris et terne qui s'en va par plaques en imaginant nerveusement que peut-être personne ne l'invitera et qu'il aura torpillé en vain de belles nuits de rêves pour des dossiers qui n'auront servi à rien. Et il imagine les KKK bien ingrats, à dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps. Tandis que lui dévoré de noires songeries, sans compagnon de lit, sans bonnes causeries, après ce long silence, craint de replonger à son sommeil annuel sous une humble pelouse. C'était un article lugubre comme un pendu de Villon, hypnotique comme un pendule de Foucault, erratique comme une penduline de Buffon.
Je voulais le poster ce matin ou demain, éloge de la lenteur et de la rumination bovine marine. Mais Deux ex machina, Dieu est sorti de la machine à laver les espoirs, et voilà que cette nuit, à la faveur de la lune voilée qui veillait sur mon sommeil végétal d'éponge exténuée, une missive a trouvé refuge en ma boîte aux lettres : un KKK me prie avec beaucoup de gentillesse de venir prendre le thé à la fin du mois. Il y a aura des scones avec de la crème, de la confiture, beaucoup de confiture, l'universitaire en aime l'étalage soigneux jusqu'au bord de la tartine. Et on parlera d'une voix douce entre gens bien, de la pluie sur Londres, de la crise Mon Bon Monsieur, de la grippe qui fait gruik et accessoirement d'un poste à pourvoir.
Déformation elpidienne, j'ai disséqué en direct le coeur d'une aspirante prise au saut du café en épisodes au fur et à mesure que la nouvelle infusait dans mon corps et parcourait les 97 000 km que font mes vaisseaux sanguins mis bout à bout. Voici donc en exclusivité pour Elpidou le récit des 55 secondes qui palpitent à l'annonce d'une audition.
- Episode 1: l'aspirant lance un regard négligeant sur la liste de mails qui l'attend de bon matin.
- Episode 2 : entre le mail de la direction générale des finances pour la déclaration des impôts par Internet, le mail pour enlarger son pénis avec une Rolex et les 23 mails d'extension de date limite de submission deadline pour des conférences où il ne soumettra jamais, l'aspirant voit bien "Concours de recrutement Université BeauxEspoirs" mais continue à lire les titres insipides.
- Episode 3 : l'information parvient au cerveau de l'aspirant, il renverse du café dans la soucoupe et relit frénétiquement le titre.
- Episode 4 : il hésite à cliquer. Parce qu'il aimerait prolonger l'instant d'incertitude. Il hésite entre Adam je n'ouvre pas le mail et je reste dans le confort de l'ignorance et Eve, je clique la pomme et croque le mail.
- Episode 5 : l'aspirant est une aspirante, elle choisit Eve, mieux vaut être à poil qu'en fourrure sans le savoir.
- Episode 6 : l'aspirante lit une fois. Elle ne comprend rien.
- Episode 7 : l'aspirante relit : ça a l'air d'être une bonne nouvelle.
- Episode 8 : l'aspirante rerelit : elle est auditionnée.
- Episode 9 : l'aspirante sourit, béatement.
- Episode 10 : l'aspirante se demande au fait sur quel poste on veut l'entendre.
- Episode 11 : l'aspirante ne se souvient plus trop parce que c'est justement l'un des postes où elle ne connaît rien ni personne et où personne n'a répondu à ses mails.
- Episode 12 : l'aspirante se dit qu'il y a alors forcément un candidat local, ou plusieurs. Et comme ce n'est pas elle, c'est donc un autre. Et donc qu'elle n'est pas convoquée à une audition mais à un match de catch.
- Episode 13 : l'aspirante sourit, tristement.
- Episode 14 : l'aspirante se dit que l'an passé, elle a été toujours classée et très bien et qu'il faut y croire. Elle repense à DjamDjam (toujours penser à DjamDjam quand on doute).
- Epilogue : l'aspirante partira bosser avec un éclat de soleil dans le coeur : elle ne sera peut-être jamais maître de conférence mais elle n'est plus phoca vitulina pour cette année.
On regrette que le temps du récit soit supérieur à celui de l'action. Gentil lecteur, oh mon ami, tu auras sans doute mis plus de 55 secondes à lire ce brouet léger. Le poids des mots sans le choc des photos: au royaume des exhibitionnistes, Elpidou est aveugle. Dommage, tu aurais vu un veau marin en dessous de soie, la tasse à la main, le regard vide, se demander si le numéro de ce poste n'est pas le Sésame d'une grande carrière de MCF...
