mercredi 10 juin 2009

Les mains sales

Hauts les coeurs, Pandore is back, le temps du deuil et du silence est passé. On reprend son bâton de pèlerinette en se disant qu'on acceptera de le tendre une troisième fois l'an prochain pour se faire battre Pour Noël 2009, je veux une paire de menottes de suspension en latex, une camisole de force en cuir, une corde à bondage, un bâillon à clous et des pinces à tétons pour officialiser lors des auditions de 2010 mon statut de néo-masochiste pécressienne.

Il n'y a pas beaucoup de blogs ou de forum où les aspirants MCF peuvent mêler leurs larmes et leurs accolades fraternelles avant, pendant et après la curée. Mais en cherchant une information, je suis tombée sur le blog d'Hugues Kenfack où s'ébauchaient les échanges d'un embryon de communauté fort instructifs:

  • "Bordeaux m'a renvoyé il y a deux ans mon enveloppe de candidature, ce qui est très gentil... mais les enveloppes rapporteurs n'ont jamais été ouverte..."
(ben voui, mon petit, je l'ai vu faire dans mon labo aussi ce coup-là, puisqu'il y a le nom du candidat sur l'enveloppe, pas besoin de se fatiguer. Je me souviens de M. Mandarine, hilare : "on a reçu 70 dossiers, on va pas lire tout ça!" et sur la table deux piles : les dossiers qu'on allait regarder et les autres...)

  • "Joli coup à Perpignan! Une première lettre pour annoncer qu'on est auditionné le 3 juin, le lendemain une nouvelle lettre annulant la précédente et disant que finalement, ben non, zetes pas auditionnée ma bonne dame!"
(ben voui mon petit, j'ai aussi vu un secrétariat se planter de candidat lauréat sur un poste d'ATER en lisant mal le compte-rendu du comité, forcément on ne s'en est aperçu qu'à la rentrée quand le candidat officiel mais inconnu au bataillon est arrivé avec son petit cartable, sa chemise propre et bien repassée et sa lettre tamponnée : du coup, ils ont pris les deux, l'outsider looser qui avait été officiellement inscrit sur le papier et le lauréat désigné par le comité à qui on avait dit en juin qu'il était pris et qui avait déjà un bureau avec son nom dessus.)

  • "puisque le temps du bilan est presque arrivé, j'ai une question qui me tourmente depuis ma première audition... est-ce que quelqu'un a déjà vu, cette année, un extérieur être recruté?"
(ben non mon petit, les autres, je sais pas mais moi j'ai appris que le vrai candidat extérieur eest un cousin du dahu. Mais après, tout le monde a un ami d'ami qui a été recruté quelque part où il ne connaissait personne.)

  • "C'est clair que le classement n'a plus qu'un rôle symbolique lorsque le candidat classé premier, comme c'est le cas à Tours (ou dans d'autres villes !) sont des locaux..."
(ben oui mon petit, pire l'audition elle-même n'est que symbolique quand les auditionnés et le Comité de Sélection savent avant même le jour J qui sera pris comme à Gloomyland cette année.)

Si vous prenez le temps de lire les commentaires de cet article, vous y trouverez la quintessence de la campagne de recrutement telle qu'elle se pratique actuellement : la gène un peu honteuse du local recruté qui se justifie en rougissant un peu, l'absence assourdissante d'informations dont disposent les candidats avant, pendant et après, les craintes et les angoisses des auditionnés, la complète acceptation du localisme comme une fatalité...

Mais un message a particulièrement retenu mon attention, celui d'un lecteur au nom très approprié à l'issue de cette campagne, l'espoir fait vivre:
"Comment peut-on à la fois reprocher à cette chère Ministre de traiter les enseignants chercheurs comme des malpropres et, en tant qu'enseignant chercheur, se permettre de ne pas ne serait-ce qu'informer les candidats qu'ils ne sont pas admis à poursuivre le concours ?"

J'ai envie de poursuivre :

Comment peut-on reprocher à cette chère Ministre de traiter les enseignants chercheurs comme des malpropres et, en tant qu'enseignant-chercheur,...
  • faire déplacer 10 personnes pour recruter son candidat local;
  • faire déplacer 10 candidats mais ne pas se déplacer soi-même (cf le comité de sélection réduit au minimum légal de 6 personnes à Gloomyland);
  • refuser volontairement d'auditionner de trop bons candidats sous le prétexte qu'ils ne viendront pas parce qu'ils sont trop bons et avec surtout la peur au bas-ventre qu'ils fassent de l'ombre au Gloomy local;
  • ne pas informer les candidats des classements, même 4 semaines après l'audition alors que le CA de l'Université a entériné le truc;
  • dire à un excellent candidat classé second que "l'on ne s'inquiète pas pour eux vu la rare qualite de leur dossier" alors qu'on vient de recruter un local mauvais comme un pou mal coiffé;
  • poser des questions aussi fécondes que "et si on vous classe, est-ce que vous viendrez?" ou "comment expliquez-vous le fait que vous n'ayez pas été recruté l'an passé" alors qu'on recrute en local;
  • recruter un futur collègue avec qui on va passer quelques décennies en 8 mn?
Je reviens sur ce dernier point car il fait écho à une autre lecture indispensable à l'heure où s'achève encore une campagne aussi spongieuse que Bob le carré en mousse:
"Nous nous battons aujourd'hui pour défendre le temps non négociable nécessaire aux universitaires. Or le temps minimum n'existe même pas pour les candidats aux postes de maître de conférence. On sélectionne et jette aussi vite des universitaires en quelques minutes comme dans les pires entreprises."
"dix minutes d'Actors Studio valent plus qu'une réputation nationale déjà acquise ou dix à quinze ans d'expérience dans l'enseignement et la recherche."


Il y a quelques jours, se tenait encore une Academic Pride, et j'avais encore moins envie d'y participer que l'an passé parce qu'une fois de plus cette campagne n'a fait que matérialiser l'Academic Shame qui donne envie d'aller chercher si ailleurs l'herbe est plus douce.

Chers membres de KKK qui avez trimé en cette fin de printemps, et si la défense de la Recherche commençait au jour le jour dans vos labos au lieu d'aller battre le pavé pour défendre votre dignité, la voix haute dans le slogan mais les mains sales sous la banderole?

jeudi 28 mai 2009

Ceux que j'aime

Une ultime réponse, toujours la même... Encore une fois, il y avait quelqu'un sur place qui convenait bien. Merci d'être venue, on a bien aimé la couleur de votre chemisier, vos réponses étaient très pertinentes et "votre enthousiasme pour l'enseignement et la recherche donne beaucoup d'espoir pour l'avenir."

C'en est presque fini de cette seconde campagne sans que je sache si c'est moi qui suis malchanceuse, si M.Mandarin s'est vengé de mes insolences en s'offrant un médium marabout en boubou dont il avait eu le prospectus à l'entrée bouchée d'une bouche de métro pour que je n'enfante que des foetus à deux têtes, ne puisse plus jamais réussir l'omelette norvégienne et l'aligot filant et sois toujours auditionnée sur des postes mités. Ou si Godechot a truqué ses chiffres, 50% de locaux qu'il disait et ça faisait peur. 100% de locaux qu'elle dit, Pandore, et ça vous hérisse les aisselles velues à vous faire lever les bras au ciel. Il y a quelque chose de pourri au Royaume de Pécresse. Comme il y a plein de choses pourries, celle-ci semble bien anodine, certes.

Je n'ai pas voulu penser, m'apitoyer, ni même réfléchir à ce que ça voulait dire, à ce que j'allais faire, à que faire puisque ça se refusait. Je n'ai pas voulu en parler. Avec personne, parce que les gens sont trop gentils "Tu t'est tellement battue, que c'est sûr, à un moment, ça va marcher", "Tu sais DJ, il a mis quatre ans, mais ça a marché", "C'est qu'il y a un poste mieux qui t'attend quelque part, persévère!", "Avec des classements aussi bons, tu es passée à si près à chaque fois"...

Parce que je ne peux leur dire qu'une araignée a bulles fait sa toile en mon coeur et que leurs mots gentils ont le même goût que les
"votre enthousiasme pour l'enseignement et la recherche donne beaucoup d'espoir pour l'avenir." Un sirop doucereux violette-hareng saur qui donne la nausée donc je sors.

Alors je suis allée chez les hommes de mon panthéon, les bien plus sages, ceux qui savent qu'on finit tous sous la terre battue où l'on pleure la bouche pleine, ceux qui savent que l'espoir est le cache-misère morphinique de ceux qui n'ont pas, ceux qui savent qu'il faut rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer. Ceux que j'aime et qui me font du bien parce qu'ils regardent sans fard le monde pourri qui grouille et rampe, sans rien attendre d'autre que la fin qui finit mal.

Je reviens demain peut-être sans doute, on fera des blagues sur les KKK, on reparlera des Gloomy, je vous ferai un bétisier 2009, on fera le clown pour tenir son rôle dans le monde illusion où il faut rire de tout de peur d'être obligé d'en... Mais parce que c'est mon blog, je m'offre une dernière page de glace lasse pour 2009, hommage à ceux que j'aime et qui, ces derniers jours, étaient les seuls avec qui je pouvais EN parler, de mon araignée à bulles. Ca a un peu du ridicule d'un Skyblogs où on aurait copier-coller une citation trouvée en ligne, accolée à une image d'un loup blanc près d'une fille en pleurs qui regarde la lune, mais qu'y puis-je si, depuis jeudi, je n'aime regarder les choses qu'avec les yeux vides de Rudyard, Charles, Louis, Leo et Alfred ...


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Je songe et ne sens plus.
L'épreuve est terminée.

Cela dut m'arriver en des temps très anciens.
Quelqu'un m'a dévoré le coeur. Je me souviens.
Le coeur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller,
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien.

Alors ne me regardez pas dedans
Qu'il fait beau cela vous suffit.

Je peux bien dire qu'il fait beau
Même s'il pleut sur mon visage
Croire au soleil quand tombe l'eau
Car je perds ma force et ma vie,

Et mon espoir et ma gaieté.

Je perds jusqu'à la fierté

Qui faisait croire à mon génie.


Quand j'ai connu la vérité, j'ai cru que c'était une amie;
Quand je l'ai comprise et sentie, J'en ai été dégoûtée.
Le seul lot que je retire de ces mois passés
Sera d'avoir trop de fois pleuré.

C'est trop long de vieillir au bout du compte,
Le sable en fuit entre mes doigts,

C'est comme une eau froide qui monte,

C'est comme une honte qui croît,

Un cuir à crier qu'on corroie.


C'est long d'être un humain une chose,

C'est long de renoncer à tout :

Je ne peux voir détruit le rêve de ma vie
Et sans dire un seul mot me mettre à rebâtir,

Je ne rencontrerai pas Triomphe après Défaite

Pour recevoir ces deux menteurs d'un même front,

Je ne peux conserver mon courage et ma tête.

Morne esprit, autrefois amoureuse de la lutte,
L'Espoir, dont l'éperon attisait mon ardeur,
Ne veut plus m'enfourcher!
Je me couche sans pudeur,

Vieille jument dont le pied à chaque obstacle bute.
Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.

Car je me sens blanchie comme cette jument fourbue,

Car je me sens glacée dans un lit de hasard,

Car je me sens toute seule peut-être même pas peinard,

Car je me sens flouée par les années perdues.

J'ignorais que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi,

Le jour décroît; la nuit augmente en moi!

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir; il descend; le voici...

mercredi 27 mai 2009

Lépidoptère liberté

Liberté amère sous la plume de Mirza qui a décidé de prendre d'autres envols.

Liberté goûtée dans sa plénitude tant que planent encore quelques possibles. D'ici quelques heures peut-être, ce sera le temps des drames antiques, l'héroïne prostrée ira s'enterrer vive la bouche plein de la terre battue des matchs sans issue. Je mangerai mon oreiller, je maudirai encore M. Mandarine mon mandarin, je trouverai de charmants noms d'oiseaux qui n'existent même pas pour tous les KKK de France qui auront adopté leurs propres enfants jusqu'à l'écoeurement de la consanguinité et l'opacité gluante des incestes consommés.

Liberté sans prix quand enfin j'ai fini mon contrat : je me suis battue jusqu'au bout, parfois peut-être maladroite, parfois vindicative, parfois en vain, mais je suis allée partout, j'ai lutté comme j'ai pu, pour provoquer la chance qui n'arrive jamais seule. Maintenant, j'ai droit à quelques baumes pour les pieds qui ont porté les espoirs, les mains qui ont écrit les projets, les yeux qui ont vu la bonne conscience des regards clairs des KKK, le coeur qui a battu à rompre les silences des salles où l'on attend les mains moites et le coeur coîte.

Je goûte le calme serein de l'oeil d'un cyclone émotionnel, entre ce matin encore plein de tensions et les heures à venir qui seront peut-être si douloureuses. Surtout, si ça n'a rien donné encore cette année, tenir bon, ne pas sombrer, ne pas abandonner, ne pas baisser les bras. Essayer de croire que l'on vaut mieux que ça.

En arrivant à la Gare de mon dernier TGV-aller-retour-dans-la-journée, je me suis offert pour conclure cette campagne des boucles futiles pour parer des oreilles inutiles. Des boucles comme j'aime, longues et légères avec des reflets de couleurs éphémères, qui volent dans le cou comme des papillons d'air.

Peut-être que je ne serai jamais papillon de la Recherche et que je resterai au stade larvaire des cocons qui ne voient jamais la lumière, un petit corps poilu qui aimait bien le goût des feuilles à brouter avec application et qui rêvait au jour où sans savoir que des fois les jours où n'arrivent jamais. Un petit corps emmuré dans un cocon emmêlé dont personne ne l'aidera à se dépêtrer, je serai la momie morte dehors, triste dedans.

Mais là je goûte la quiétude et quand je remue la tête, ça virevolte dans cette accalmie éphémère, moment de grâce dans la campagne, le papillon qui n'a qu'une aile peut s'envoler, moi je l'ai vu, et que m'importent les heures qui viennent, me voilà de douceur pourvue.

mardi 26 mai 2009

Matin brun

Il avait dit: "Appelez -moi demain matin."

C'était courtois de borner ainsi le temps. C'était courtois de prendre ainsi le temps de dire à chacun. C'est le seul endroit où le respect des candidats m'a semblé exister. Parce que, quand j'ai pris contact avec lui, il a passé vingt minutes à me parler, pour me raconter le poste, le contexte politique, leurs envies, leurs attentes.

Il avait dit: "Appelez -moi demain matin."
Alors je suis rentrée sereine, j'ai dormi dans le train, sommeil lourd et paisible. Sans fièvre nerveuse du téléphone qui ne risquait pas à tout moment de me sauter à la gorge. En rentrant, j'ai pris une douche, pris du temps, sans violemment me jeter sur ma messagerie qui ne risquait pas à tout moment de me lancer sauvagement une liste de candidats classés à la figure.

Une nuit.
Se dire que c'est peut-être la dernière nuit des interrogations lourdes, se dire aussi qu'on a pensé la même chose après chaque audition et que cela n'a jamais été finalement que des nuits comme les autres, ne pas s'emballer. Envie de croire que cette fois, c'est différent, envie de ne pas y croire pour ne pas chuter encore.

Un matin, 6h30, se dire qu'"Appelez -moi demain matin.", c'est le matin des gens, pas le sien. Mes matins sont des aurores pâles où tout le monde dort, y compris les KKK. Se demander à quelle heure est le matin. Se rappeler que la veille, on avait décidé que le matin, c'était à 10 heures.

Se dire qu'on appelle pas un KKK en pyjama, se laver, s'habiller, se coiffer comme pour un vrai rendez-vous. Prendre un petit-dejeuner du dimanche, du pain avec du beurre, du vrai beurre avec des petits cristaux de sel. Regarder le bol de lait tourner dans le micro-onde.

A 10h, se dire que tous les autres candidats ont du décider que le matin, c'était à 10h. Alors retarder le moment, profiter du pain à tremper dans le lait, de la douceur de la mie, du beurre qui fond un peu. Regarder le matin qui avance dans la ville et le jour qui gagne peu à peu vers demain.

Se dire que peut-être quelque part en France, quelqu'un a déjà appelé et pleure sans savoir pourquoi, parce qu'il devrait être heureux d'être celui à qui on a dit oui. Se dire que sans doute en France, d'autres ont déjà appelé et pleurent, leur rage, leur tristesse. Hier, pour beaucoup, c'était la seule audition de l'année.

Avoir mal au ventre, réfléchir à ce qu'on dira pour ne pas montrer qu'on est triste. Dire merci de votre cordialité, dire merci pour ces retours qui m'aideront à améliorer ma candidature. Dire dommage, j'aurai bien aimé être adoptée.

Le pain est terminé, le bol de lait aussi. Il n'y a plus rien à faire. Juste appeler...
Il n'y a plus rien à faire, alors écrire ce texte, pour repousser encore le moment où.
Se dire que 10h17, c'est une belle heure pour un matin. A 10h17, appeler.

....

Reprendre ce texte.
Entendre la voix, c'est la voix de ceux qui vous disent leurs condoléances, la voix qu'on a quand on parle aux malades. Apprendre qu'on est bien classé, très bien même... et découvrir qu'ils ont pris un candidat qui était déjà chez eux.

C'était ma cinquième audition, j'ai été classée sur tous ces postes, je dois avoir de la chance.
Tous les postes ont été pourvus en local, je dois être maudite.

Il ne reste plus qu'une chance, mercredi. Je n'y suis pas née, je n'y ai pas étudiée, je n'y ai rien fait, comment croire que cette ville pourrait m'adopter...


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Je répondrai à tous les commentaires plus tard, là, le coeur n'y est plus trop...

mercredi 20 mai 2009

Gloomyland, la région des funestes comptines

Triptique blogesque, puzzle collage de trois textes écrits à trois moments de la campagne pandorienne...

Ecrit le jour J -7

J'ai reçu une invitation pour aller étaler de la crème sur des scones à ... Gloomyland. Pas la vraie ville de Gloomy, celle juste à côté, dans la région du Gloomyland réputée pour ne recruter que des gens du cru à l'accent terroir et au numéro d'immatriculation du temps où les numéros disaient ton accent. C'est pas moi qui le dit, c'est une ancienne collègue issue du Gloomyland qui m'avait raconté quelques GloomyStories l'an passé suite à ma candidature. Il y a 3 universités en Gloomyland et il parait que dans les 3, on aime le local, bien étiqueté, son label rouge sur la fesse gauche et les papiers en règle.

Nous sommes 10.

Ten little nigger boys went out to dine;
One choked his little self, and then there were nine.

10 petits nègres dont un seul survivra au plan machiavélique d'un KKK assassin.

Nine little nigger boys sat up very late;
One overslept himself, and then there were eight.

Et comme un petit googlage en règle me l'a vite appris, il y a 4 locaux parmi nous,.
Quatre petits nègres qui ont statistiquement plus de chance d'être le dernier...


Eight little nigger boys traveling in Devon;
One said he'd stay there, and then there were seven.

Il y a le nègre Oldy, gentil outsider local, assez improbable, à qui on a sans doute fait la charité d'une audition pour bons services rendus à la maison. Il pourra au moins avoir participé dans sa vie à une sauterie cacacatesque. Peut-être que c'est chic en Gloomyland de raconter ses KKK dans les diners : vous aimez le chapon? Il vient directement de la ferme. Et au fait, racontez-nous votre audition. Ce devait être passionnannnnnt! Les hommes portaient le costume?

Seven little nigger boys chopping up sticks;
One chopped himself in half, and then there were six.

Il y a le nègre Nicy, un gentil prétendant local, cv défendable mais sans doute pas assez d'éclat pour s'imposer. Quasiment pas d'enseignement, un dossier scientifique bien ficelé mais pour l'avoir croisé dans une autre vie, c'est quelqu'un que l'enseignement et la recherche publique n'intéressent pas a priori. Je suis un peu surprise, j'imagine qu'il tente sa chance sur une campagne et puis passera à autre chose si ça ne marche pas.

Six little nigger boys playing with a hive;
A bumble-bee stung one, and then there were five.

Il y a le nègre Friendly, un gentil faux local qui fait son postdoc ailleurs mais dont la liste des publications montrent qu'il a clairement partagé les figolus de plusieurs membres du KKK local les nuits blanches de deadline.

Five little nigger boys going in for law;
One got in chancery, and then there were four.

Enfin, il y a surtout le nègre HairyBoy, qui sera sans doute recruté : CV impeccable qui aurait mérité d'être défendu au CNRS. Sauf que comme il n'a pas postulé au CNRS comme nous l'apprennent quelques tapotages googelesques (aspirant, j'espère que tu prie St Google toutes les nuits car sans lui, ta vie serait encore plus obscure!), c'est sans doute qu'on lui a assuré ses arrières et qu'il ne veut pas quitter la région du Gloomyland qui l'a nourrit à la mamelle pendant tout son cursus, thèse et postdoc inclus. Les voyages forment la jeunesse, autant rester chez soi pour rester soi-même et ne pas se déformer.

Four little nigger boys going out to sea;
A red herring swallowed one, and then there were three.

Je veux bien parier une paire d'Irregular Choice sur HairyBoy. Je n'ai même pas envie d'y aller, aucune envie d'aller beurrer les scones d'un autre, aucune envie de jouer l'hypocrite scène d'un faux concours truqué, pas envie tout simplement.

Three little nigger boys walking in the zoo;
A big bear hugged one, and then there were two.

Mais on ne convoque pas 10 candidats sur un poste mité, on ne déplace pas 10 personnes de toute la France pour couronner son prince. Donc il y a peut-être une réelle ouverture, c'est peut-être une réelle audition! Si j'y vais, je vais peut-être regretter, mais si je n'y vais pas, je vais certainement regretter. Donc haut les coeurs à prendre, Pandore va mettre sa robe blanche et ses souliers dorés et va aller faire l'enfant obstinée! Allons zenfants de la patrie, le jour d'espoir est arrivé...

Two little nigger boys sitting in the sun;
One got frizzled up, and then there was one.

Ecrit le jour J

J'y suis allée, j'ai revu le projet de recherche, bossé le projet pédagogique, revérifié les travaux de l'équipe, j'ai déposé une journée de congés qui sera prise sur d'hypothétiques plaisirs estivaux, allégé mon compte de 130 euros, le prix d'une paire d'Irregular Choice, mis dans deux billets de train en carton, j'ai mis le réveil à 5h15, mis la tenue, mis le juste maquillage, j'ai pris le taxi, le train, trouvé dans la ville inconnue le chemin qui mène à, attendu en plaisantant avec les autres figurants.

HairyBoy était là, au milieu de nous, engoncé dans un improbable costume en tweed, on avait du lui dire que ça ferait plus sérieux, il avait ciré ses chaussures. HairyBoy était là, toute la matinée dans le couloir, nerveux. Les autres étaient les autres, des fanfarons, des stressés, des appliquées, des qui connaissaient tout le monde dans le couloir, des qui allaient souvent aux toilettes, des qui avaient sorti la chemise ou le tailleur, des qui espéraient tous un peu. Tous un peu fatalistes, tous savaient qu'Hairy était pressenti, Hairy n'a pas compris ce que son omniprésence dans le couloir avait d'insultant pour ceux qui avaient passé la nuit à l'hôtel.

Quand je suis rentrée dans la salle, j'ai compris qu'en Gloomyland, on se soucie peu des apparences : il manquait la moitié du KKK. Une salle vide, qui écoute, un peu, pas vraiment...

En rentrant à la maison, un peu plus tard, j'ai mieux compris : les textes disent "Quorum : le comité de sélection siège valablement si la moitié de ses membres sont présents, parmi lesquels une moitié au moins de membres de l'extérieurs à l'établissement". Ils étaient exactement la moitié, le nombre minimum. En Gloomyland, on déplace l'aspirant mais pas le KKK ou peut-être que le KKK est plus réticent à bouger quand il sait que les jeux sont faits.

Ecrit le jour J, quelques heures après

Le mail vient d'arriver, très vite : HairyBoy a été couronné, son dauphin est Nicy. Le soleil brille en Gloomyland, peu importent les gueux qu'on a fait déplacer en masse pour donner à la fête un peu du vernis des apparences.

One little nigger boys living all alone;
He got married, and then there were none.

Un amer goût de déjà-bu...
J'ai envie d'appeler Baptiste pour vérifier en chair et en os que les BC honnêtes et droits existent. J'ai envie d'appeler Baptiste pour aller me saouler à d'autres liqueurs que ces poisons que distillent ces KKK qui assassinent les petits nègres en les regardant dans les yeux.

mardi 19 mai 2009

En attendant Godechot?

Pas envie de parler, j'attends, pas envie de penser, j'attends, alors juste les mots de l'autre, bien mieux que les miens, je ne peux pas continuer, je vais continuer et je serai drôle demain.

"je n’ai pas bougé, j’ai écouté, j’ai dû parler, pourquoi vouloir que non, après tout, je ne veux rien, je dis ce que j’entends, j’entends ce que je dis, je ne sais pas, l’un ou l’autre, ou les deux, ça fait trois possibilités. [...]

Il faut reprendre, pas bougé d’ici, pas cessé de me raconter des histoires, les écoutant à peine, écoutant autre chose, me demandant de temps en temps d’où je les tiens, ai-je été chez les vivants, ou sont-ils venus chez moi, et où, où est-ce que je les tiens, dans ma tête, je ne me sens pas une tête, et avec quoi est-ce que je les dis, avec ma bouche, même remarque, et avec quoi est-ce que je les entends, et tatata et tatata, ça ne peut pas être moi, ou c’est que je ne fais pas attention, j’ai tellement l’habitude, je fais ça sans faire attention, ou étant comme ailleurs, me voilà loin, me voilà l’absent[...]

Le silence, la fin, le commencement, le recommencement, comment dire, ce sont des mots, je n’ai que ça, et encore, ils se font rares, la voix s’altère, à la bonne heure, je connais ça, je dois connaître ça, ce sera le silence, faute de mots, plein de murmures, de cris lointains, celui prévu, celui de l’écoute, celui de l’attente, l’attente de la voix, les cris s’apaisent, comme tous les cris, c’est-à-dire qu’ils se taisent, les murmures cessent, ils abandonnent, la voix reprend, elle se reprend à essayer, il ne faut pas attendre qu’il n’y en ait plus, plus de voix, qu’il n’en reste plus que le noyau de murmures, de cris lointains, il faut vite essayer, avec les mots qui restent, essayer quoi, je ne sais plus, ça ne fait rien, je ne l’ai jamais su, essayer qu’ils me portent dans mon histoire, les mots qui restent, ma vieille histoire, que j’ai oubliée, loin d’ici, à travers le bruit, à travers la porte, dans le silence, ça doit être ça[...]

C’est trop tard, c’est peut-être trop tard, c’est peut-être déjà fait, comment le savoir, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, c’est peut-être la porte, je suis peut-être devant la porte, ça m’étonnerait, c’est peut-être moi, ça a été moi, quelque part ça a été moi, je veux partir, tout ce temps j’ai voyagé, sans le savoir, c’est moi devant la porte, quelle porte, ce n’est plus un autre, que vient faire une porte ici, ce sont les derniers mots, les vrais derniers, ou ce sont les murmures, ça va être les murmures, je connais ça, même pas, on parle de murmures, de cris lointains, tant qu’on peut parler, on en parle avant, on en parle après, ce sont des mensonges, ce sera le silence, mais qui ne dure pas, où l’on écoute, où l’on attend, qu’il se rompe, que la voix le rompe, c’est peut-être le seul, je ne sais pas, il ne vaut rien, c’est tout ce que je sais, ce n’est pas moi, c’est tout ce que je sais, ce n’est pas le mien, c’est le seul que j’ai eu, ce n’est pas vrai, j’ai dû avoir l’autre, celui qui dure, mais il n’a pas duré, je ne comprends pas, c’est-à-dire que si, il dure toujours, j’y suis toujours, je m’y suis laissé, je m’y attends, non, on n’y attend pas, on n’y écoute pas, je ne sais pas, c’est un rêve, c’est peut-être un rêve, ça m’étonnerait, je vais me réveiller, dans le silence, ne plus m’endormir, ce sera moi, ou rêver encore, rêver un silence, un silence de rêve, plein de murmures, je ne sais pas, ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n’y a que ça, il faut continuer, c’est tout ce que je sais, ils vont s’arrêter, je connais ça, je les sens qui me lâchent, ce sera le silence, un petit moment, un bon moment, ou ce sera le mien, celui qui dure, qui n’a pas duré, qui dure toujours, ce sera moi, il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.
"

Les extraits sont de l’Innommable de Beckett, ça date de 1949, ça date d'aujourd'hui. Les césures et la ponctuation en phrases de Pandore, ça date de 2009, c'est en suspens, peut-être que dans quelques minutes, ça aura tout un autre sens...

jeudi 14 mai 2009

Vertige

Demain.

Tôt le matin.

Puis une journée longue à attendre.

Il faudra retourner travailler.

Enfin faire semblant parce que la tête n'y sera pas.

Une journée très longue.

Peut-être même encore plus qu'une longue journée si le KKK nous fait le coup de "on n'annonce rien tant que le CA n'a pas entériné la décision gnia gnia gnia (et ton candidat local il attend aussi que le CA entérine???)" comme l'an passé.

Une journée longue à cliquer plusieurs fois par minute pour vérifier que l'oiseau de tonnerre n'abrite pas sous son aile un mot doux qui nous dit qu'on a été adopté, mis en réserve ou éjecté.

Ne pas oublier son téléphone portable ce jour-là.

Si jamais la bonne parole prend ce média-là.

Qu'est-ce qu'on fait quand on sait que ça y est?

Pandore a la larme facile dans le bonheur comme dans la peine.
Alors si ça marche, sera-ce les grandes eaux qui laveront toute la boue de ces dix dernières années? Ou aurais-je au contraire le coeur sec, la tête vide parce que je pourrai enfin poser mes valises du "qu'est-ce que je vais faire de ma vie?"

Demain.

Une présentation de 10 mn.

Ils n'ont même pas voulu me dire si je pouvais me vendre avec des slides.

Et si ça marche, tout peut s'arrêter, tout peut commencer. Tout peut s'arrêter, tout peut se taire.

Et si ça ne marche pas, et si les autres non plus, vais-je me dissoudre? Me fondre, me liquéfier dans l'eau des caniveaux, disparaître dans la ville, me perdre dans cette autre année pleine de fantômes à venir. Ne pas y penser. Surtout ne pas y penser.

Il est vertigineux ce demain. Ensuite on aura l'habitude, j'enchaînerai les présentations comme un VRP, chaque fois un peu plus sûre de mes mots, chaque fois un peu moins dupe pour mon devenir.

Demain, je rencontre mon premier KKK 2009, demain je rencontre le seul KKK de la ville où j'aimerais faire ma vie, demain c'est tellement tout de suite que j'aimerais que ce soit dejà hier.